Pendant longtemps, produire un contenu — un texte, une image, un morceau, un film — supposait un coût, un savoir-faire, une chaîne. Cette friction n'était pas un défaut du système : elle en était la qualité de filtre. Elle a disparu en deux temps.

Premier déplacement, dans les années 2000-2010 : la production glisse des médias professionnels — télévision, presse, cinéma, web éditorial — vers les particuliers, qui diffusent sur de nouveaux canaux. YouTube, Facebook, Twitter, Instagram, puis TikTok. Les chiffres deviennent vite vertigineux. Selon Statista, environ 500 heures de vidéo sont mises en ligne chaque minute sur YouTube ; 34 millions de vidéos sont publiées chaque jour sur TikTok ; 95 millions de contenus visuels chaque jour sur Instagram. Ce premier déplacement a démocratisé la prise de parole, ce qui n'est pas rien. Il a aussi inversé le rapport entre signal et bruit : il y a désormais plus de bruit que d'oreilles disponibles pour le trier.

Deuxième déplacement, en deux temps. À partir du 12 juillet 2022, avec la sortie en open beta de Midjourney — suivie de Stable Diffusion en août 2022, puis de ChatGPT en novembre — l'intelligence artificielle générative produit à son tour, à un coût de production marginal proche de zéro. Elle écrit, dessine, compose, code, modélise. Et elle ne s'arrête pas aux contenus : elle déverse aussi des applications sur les App Stores et des assets dans les plateformes de jeu — Steam impose désormais une déclaration de l'utilisation d'IA générative dans les titres distribués.

À ce stade — celui que nous traversons depuis trois ans — la création est automatisée, mais la diffusion reste manuelle. Un humain pousse encore le bouton. Il choisit, copie, colle, publie. Aussi prolifique soit-il, son rythme demeure celui d'un opérateur. Sa journée comporte un nombre fini de gestes.

L'industrie musicale offre la démonstration la plus brutale de ce premier régime. Selon le rapport public de Deezer (2024-2025), entre 10 % et 20 % des nouveaux titres uploadés chaque jour sur les plateformes sont générés par IA — plusieurs dizaines de milliers de morceaux quotidiens, déposés un par un, depuis des comptes humains. Boomy, l'un des outils pionniers, a fait l'objet dès 2023 d'un retrait massif sur Spotify pour fraude au streaming. En juin 2024, Universal, Sony et Warner ont attaqué en justice Suno et Udio pour exploitation non autorisée de leurs catalogues. Pendant ce temps, l'algorithme continue de pousser ce qui s'y prête, sans distinguer la main qui l'a produit. Il n'a, après tout, jamais demandé.

La conséquence est déjà mécanique : la création humaine — plus lente, plus chère, plus rare — est repoussée vers le bas du flux.

Et le pire reste à venir. La prochaine vague — celle des IA agentiques, capables non plus seulement de produire mais d'agir — supprime aussi le geste humain de diffusion. Un agent peut désormais générer un morceau, créer un compte, l'inscrire sur la plateforme, publier la piste, programmer sa promotion, lancer des écoutes croisées, optimiser son métadata, et recommencer. Le tout pendant que son opérateur dort. La vitesse de production-diffusion gagne plusieurs ordres de grandeur — facilement mille fois ce qu'un humain peut tenir.

À cette échelle, on ne parle plus de saturation. On parle d'un engorgement digne d'une attaque par déni de service appliquée à internet tout entier. Les plateformes de contenu, les marketplaces d'applications, les places de jeu, les réseaux sociaux, et jusqu'aux terminaux connectés des utilisateurs deviendront la cible d'un afflux automatisé qui dépasse leurs capacités de tri. Les algorithmes de recommandation, conçus pour filtrer du bruit humain, ne sont pas dimensionnés pour filtrer du bruit algorithmique produit à la cadence d'une machine.

Trois pertes se produisent dès aujourd'hui — et vont s'amplifier dans la phase agentique. D'abord la visibilité des œuvres humaines, noyées dans la masse. Ensuite la propriété, à mesure que les plateformes deviennent les seuls comptables de ce qui existe en ligne. Enfin la traçabilité, dès qu'une œuvre peut être copiée, modifiée, recombinée à coût nul, sans signature ni provenance.

Ce ne sont pas des inconvénients passagers du progrès. Ce sont les conséquences logiques d'un système où la friction de production a disparu, et où la rareté n'est plus du côté de l'œuvre mais du côté de l'attention.

Je ne crois pas qu'on revienne en arrière sur la production. La saturation est probablement irréversible. Mais on peut redonner à certaines œuvres un statut différent : une matérialité, une provenance, un certificat, un geste de transmission. Bref, sortir l'œuvre du flux pour la traiter comme un objet — au sens fort, comme on traite une édition rare, un manuscrit, un vinyle pressé en série limitée. Dans ce cadre, l'œuvre redevient un objet identifiable, qu'un humain peut garder, transmettre, certifier.

Cette piste n'est pas réservée aux secteurs dits de luxe ni à la nostalgie analogique. Elle s'applique à tout ce qui mérite, dans la production humaine, d'être préservé du bruit : un morceau, une photographie, une création vidéoludique, une œuvre dérivée d'un univers culturel.

C'est le terrain sur lequel j'ai construit RELICKEEPER. Un protocole de garde, incarné dans une carte physique et dans un geste de transmission, qui permet d'attacher à une œuvre numérique une provenance vérifiable et un support tangible. Ni pour reproduire le marché des collectibles. Ni pour spéculer. Pour redonner à des œuvres qui le méritent un statut d'objet, et à leurs auteurs un rapport de propriété qu'ils n'auront jamais sur une plateforme.

La saturation numérique n'a pas tué l'œuvre. Elle l'a simplement rendue invisible par défaut. Le travail consiste désormais à choisir, parmi tout ce que l'humain produit encore, ce qui mérite de durer — et à s'en donner les moyens.