8-Bit Urban Legends — © Photonumerique.com 🎮 42 ans de jeu vidéo français… et toujours aucun auteur. Olivier Cordoleani Pionnier du jeu vidéo | Fondateur de RELICKEEPER & YTY | Architecte de la Réalité Souveraine .//. Restaurer le geste de propriété. 17 novembre 2025 Ou l'art très français d'ignorer ses génies. Chers amis, chers collègues, chers survivants du crunch, À force d'observer l'industrie du jeu vidéo français, j'en viens à une conclusion délicieusement absurde — et ô combien britannique : nous sommes la seule grande nation culturelle au monde à avoir une industrie du jeu vidéo… mais pas de créateurs de jeu vidéo. Juridiquement, ils n'existent tout simplement pas. Quarante-deux ans que la France produit des mondes, des mécaniques, des récits, des héros… Et quarante-deux ans que, dans les textes, le créateur de jeu vidéo est considéré comme un technicien, un prestataire, ou un salarié interchangeable, mais jamais comme un auteur. Le 10e art existe. Ses auteurs, non. 1. Le salariat : une camisole dorée La récente Convention Collective du Jeu Vidéo (IDCC 3090) aurait pu être un premier pas. C'est en réalité un élégant trompe-l'œil. Elle régule, protège (un peu), clarifie (un peu), mais surtout : Elle ne fait qu'acter une situation de fait, car elle opère sous le régime de la Loi (le CPI), qui considère déjà le créateur comme un salarié-technique sans statut d'auteur. Tous les droits — moraux comme patrimoniaux — sont absorbés par l'employeur via le régime dérogatoire du logiciel (CPI Art. L113-9) ou celui de l'œuvre collective. Le game designer, le narrative designer, le character artist : même traitement que l'ingénieur qui implémente un ERP pour la MAIF. La "création", en droit français, devient ainsi une simple "tâche exécutée dans le cadre du contrat de travail". Charmant. En Angleterre, on appellerait ça "taking the piss". Chez nous, c'est du "droit du travail". 2. L'illusion de l'artiste-auteur freelance On entend souvent : « Les indépendants, eux, peuvent passer à la MDA ou à l'Agessa ! » Alors tentons l'expérience : Artiste 2D : peut-être. Compositeur : probablement. Narrative designer, game designer, level designer ? Votre "œuvre" n'est ni un tableau, ni un roman, ni une musique. Ce sont des mécaniques, des systèmes, des structures interactives. Impossible à ranger dans un régime social pensé pour la peinture à l'huile. Résultat : Les indépendants ne sont pas auteurs. Ils sont micro-entrepreneurs, c'est-à-dire… prestataires de services. Un statut fiscal, pas artistique. 3. Pendant ce temps, les autres arts avancent Dans le cinéma : droits moraux, droits patrimoniaux, rémunération proportionnelle, intermittence, SACD, CNC, cachets, redevances. Dans le livre : droit d'auteur intégral, rémunération proportionnelle, protection juridique robuste. Dans la musique : SACEM, royalties, droits voisins. Dans le jeu vidéo ? Un mug collector en fin de projet. Et, si vous êtes chanceux, une prime exceptionnelle… à trois chiffres. 4. 40 ans de rapports, zéro résultat La passion française pour le PDF inutile a encore frappé : Rapport Fries (2003) Rapport Martin-Lalande (2011) Rapport Chantepie (2016) Mission Dubost (2022–2023) Groupe de travail sénatorial (2023) Tous disent la même chose. Tous concluent qu'il faut reconnaître les auteurs. Et tous finissent… archivés dans les serveurs du Ministère de la Culture, entre deux communiqués d'auto-congratulation du SNJV. Qu'a-t-on fait ? Rien. Nada. Bug non corrigé depuis 1983. 5. Le modèle actuel : un cynisme très opérationnel Le jeu vidéo français adore proclamer qu'il est « une industrie culturelle ». Mais juridiquement, c'est un logiciel collectif, point. Une merveille d'efficacité pour les éditeurs : pas de droits d'auteur individuels, pas de proportionnalité, pas de participation aux succès. Les studios touchent le Crédit d'Impôt Jeu Vidéo, financé par l'argent public. Les auteurs, eux, touchent… leur salaire. Résultat : Assassin's Creed rapporte des milliards. Le créateur touche le même salaire qu'avant. Et reçoit parfois un mug. 6. Conséquence : nos auteurs partent Les meilleurs talents filent là où leur valeur est reconnue : Riot, Blizzard, Epic, Supercell, Larian… Tous proposent parts, royalties, participation, bonus significatifs. La France, elle, forme gratuitement ses créateurs… pour les exporter. Une stratégie économique absolument brillante — si notre objectif national est de financer l'industrie belge, canadienne et américaine. 7. Le paradoxe final La France adore se gargariser de "10e art", d'"exception culturelle", de "Paris Games Week" visitée par le Président. Mais dans les faits ? Nous sommes un pays qui : produit des œuvres, célèbre des studios, finance des prototypes, subventionne des entreprises, et oublie le créateur. Un pays qui a inventé le droit d'auteur moderne, mais refuse de l'appliquer à l'un de ses arts les plus contemporains. En anglais, on dirait : "How very French." En français, on dira simplement : quarante-deux ans, ça suffit. Conclusion Le jeu vidéo mérite ses auteurs. Et les auteurs méritent la loi. Tant qu'ils seront traités comme des "ressources humaines" plutôt que comme des artistes, la France continuera à produire des génies… pour les autres. Il serait temps de corriger ce bug de 1983. Avant qu'il ne reste plus personne pour écrire la mise à jour. Illustration : 8-Bit Urban Legends — © Photonumerique.com #JeuVideo #DroitDAuteur #IndustrieCréative #France #Tech #Travail #STJV #Culture #GameDesign #OlivierCordoleani