Ou l'art très français d'ignorer ses génies.

Chers amis, chers collègues, chers survivants du crunch,

À force d'observer l'industrie du jeu vidéo français, j'en viens à une conclusion délicieusement absurde — et ô combien britannique : nous sommes la seule grande nation culturelle au monde à avoir une industrie du jeu vidéo… mais pas de créateurs de jeu vidéo. Juridiquement, ils n'existent tout simplement pas.

Quarante-deux ans que la France produit des mondes, des mécaniques, des récits, des héros… Et quarante-deux ans que, dans les textes, le créateur de jeu vidéo est considéré comme un technicien, un prestataire, ou un salarié interchangeable, mais jamais comme un auteur.

Le 10ᵉ art existe. Ses auteurs, non.

1. Le salariat : une camisole dorée

La récente Convention Collective du Jeu Vidéo (IDCC 3090) aurait pu être un premier pas. C'est en réalité un élégant trompe-l'œil.

Elle régule, protège (un peu), clarifie (un peu), mais surtout : elle ne fait qu'acter une situation de fait, car elle opère sous le régime de la Loi (le CPI), qui considère déjà le créateur comme un salarié-technique sans statut d'auteur.

Tous les droits — moraux comme patrimoniaux — sont absorbés par l'employeur via le régime dérogatoire du logiciel (CPI Art. L113-9) ou celui de l'œuvre collective. Le game designer, le narrative designer, le character artist : même traitement que l'ingénieur qui implémente un ERP pour la MAIF.

La « création », en droit français, devient ainsi une simple « tâche exécutée dans le cadre du contrat de travail ». Charmant.

En Angleterre, on appellerait ça taking the piss. Chez nous, c'est du droit du travail.

2. L'illusion de l'artiste-auteur freelance

On entend souvent : « Les indépendants, eux, peuvent passer à la MDA ou à l'Agessa ! »

Alors tentons l'expérience :

Résultat : les indépendants ne sont pas auteurs. Ils sont micro-entrepreneurs, c'est-à-dire… prestataires de services. Un statut fiscal, pas artistique.

3. Pendant ce temps, les autres arts avancent

4. 40 ans de rapports, zéro résultat

La passion française pour le PDF inutile a encore frappé :

Tous disent la même chose. Tous concluent qu'il faut reconnaître les auteurs. Et tous finissent… archivés dans les serveurs du Ministère de la Culture, entre deux communiqués d'auto-congratulation du SNJV.

Qu'a-t-on fait ? Rien. Nada. Bug non corrigé depuis 1983.

5. Le modèle actuel : un cynisme très opérationnel

Le jeu vidéo français adore proclamer qu'il est « une industrie culturelle ». Mais juridiquement, c'est un logiciel collectif, point.

Une merveille d'efficacité pour les éditeurs : pas de droits d'auteur individuels, pas de proportionnalité, pas de participation aux succès.

Les studios touchent le Crédit d'Impôt Jeu Vidéo, financé par l'argent public. Les auteurs, eux, touchent… leur salaire.

Résultat : Assassin's Creed rapporte des milliards. Le créateur touche le même salaire qu'avant. Et reçoit parfois un mug.

6. Conséquence : nos auteurs partent

Les meilleurs talents filent là où leur valeur est reconnue : Riot, Blizzard, Epic, Supercell, Larian… Tous proposent parts, royalties, participation, bonus significatifs.

La France, elle, forme gratuitement ses créateurs… pour les exporter. Une stratégie économique absolument brillante — si notre objectif national est de financer l'industrie belge, canadienne et américaine.

7. Le paradoxe final

La France adore se gargariser de « 10ᵉ art », d'« exception culturelle », de « Paris Games Week » visitée par le Président. Mais dans les faits ? Nous sommes un pays qui :

Un pays qui a inventé le droit d'auteur moderne, mais refuse de l'appliquer à l'un de ses arts les plus contemporains.

En anglais, on dirait : « How very French. »
En français, on dira simplement : quarante-deux ans, ça suffit.

Conclusion

Le jeu vidéo mérite ses auteurs. Et les auteurs méritent la loi.

Tant qu'ils seront traités comme des « ressources humaines » plutôt que comme des artistes, la France continuera à produire des génies… pour les autres.

Il serait temps de corriger ce bug de 1983. Avant qu'il ne reste plus personne pour écrire la mise à jour. .//.