Petit rappel du concept d'auto-interview : je réponds à des questions vraiment posées par un journaliste, mais dans un autre contexte et à une autre personne. Source : BoldenBlog.
Comment définiriez-vous la blockchain et surtout : comment ça marche ?
La blockchain est un protocole informatique qui définit le cadre de l'internet de la valeur.
Sur le fonctionnement, nous serions en 2010, je vous l'expliquerais précisément en partant de la blockchain Bitcoin. Mais en 2020, non seulement vos lecteurs ont plusieurs centaines d'articles et de vidéos en ligne qui expliquent cela très bien, mais en plus, nous avons maintenant plusieurs types de systèmes.
Je rajouterai simplement que c'est un protocole qui est l'assemblage de différents algorithmes cryptographiques imaginés dans les années 70 (et renforcés depuis), agrégés au sein d'un système de gouvernance dont l'existence n'était pas possible avant Internet. C'est une technologie qui a eu une évolution incrémentale.
La blockchain la plus fascinante pour moi reste celle du Bitcoin. Étant sans leader, sans direction, elle évolue intrinsèquement toujours dans l'état d'esprit original. L'humanité n'a jamais connu la mise au point d'une nouvelle technologie avec un système de gestion de projet avec ce type de collégialité.
Bien sûr, ce protocole va prendre du retard technique — et il est déjà largement dépassé par beaucoup d'autres — mais la lenteur de son évolution va en faire de loin le plus solide, le plus résilient. Cela explique que son application leader (la crypto-monnaie bitcoin) devienne une valeur refuge.
Avec des atomes de carbone, on peut faire soit du charbon, soit du diamant. L'émergence du diamant nécessite énormément d'énergie (haute pression) et de temps (1 à 3 milliards d'années). Une prise de décision qui demande un large consensus humain combinée à la lenteur de la décision : c'est ce qui distingue la manière dont évolue le protocole Bitcoin des autres.
Quels sont les avantages et les inconvénients ?
La blockchain crée les caractéristiques d'un réseau informatique qui a toujours cette faculté incroyable de désintermédiation, non plus dans le domaine de l'information mais dans celui de la valeur des choses.
Le Web (le protocole de l'internet de l'information) a connecté en direct des producteurs de contenu digitaux avec des consommateurs. Dans cet espace, le contenu digital quel qu'il soit, est une information réplicable à l'infini. La seule unicité du monde de l'information est le profil de l'utilisateur à travers la collecte de son email, son téléphone, voire ses comportements — c'est donc naturellement lui qui a de la valeur.
La blockchain rajoute une dimension de rareté dans le web en introduisant des notions de propriété, d'immuabilité, de transparence et d'incorruptibilité. C'est pour moi une révolution aussi importante que l'invention de l'électricité ou du moteur à explosion. Elle va bouleverser structurellement non seulement les écosystèmes actuellement en place mais aussi les organisations sociales.
Je vois un paradoxe entre décentralisation et standardisation, entre diversité et expérience utilisateur universelle. Il est plus facile qu'un usage devienne global boosté par une société commerciale en situation de monopole.
Les applications peer-to-peer ne sont jamais devenues mass-market et pourtant eMule, par exemple, permettait d'avoir des musiques et des films gratuits. Les consommateurs préfèrent la facilité payante plutôt que la complexité gratuite. Au final, c'est Spotify qui a gagné, pas eMule.
Il va falloir beaucoup d'imagination et de travail pour que l'accès à ce nouveau monde rentre dans tous les foyers. Même pour les développeurs, c'est actuellement très compliqué de faire des choix : chaque jour un nouveau framework, de nouvelles promesses. Lancer en ce moment un projet blockchain c'est encore faire un pari sur l'avenir.
Y a-t-il des risques ?
Aucun. Même pas l'ordinateur quantique. Au contraire : l'aléatoire du quantique va renforcer les algorithmes cryptographiques.
La blockchain est une solution qui répond à un problème de confiance générale.
- Quand on a remplacé l'orge par des sacs d'argent, on a supprimé le risque de dégradation du produit lors de son stockage.
- Quand on a fondu le métal pour faire des pièces, on a évité le risque des erreurs de pesée.
- Quand on a marqué les pièces du sceau d'une autorité, on a garanti la pureté du métal.
Chaque évolution de la monnaie est liée à une avancée technologique : la poterie pour calibrer l'unité d'orge, la balance pour garantir la quantité de métal, la fonte du métal pour accélérer les échanges. La blockchain est une évolution qui optimise un ancien système.
Plus largement, la blockchain va rééquilibrer un système financier qui s'effondre du fait du monopole des marchés et d'une monnaie : le dollar.
Je fais souvent référence à la théorie des systèmes complexes : pour éviter l'effondrement d'un système, il faut un équilibre entre efficacité et résilience. La blockchain va amener de la diversité monétaire, de nouveaux services financiers, un nouvel espace de liquidité, de capitalisation. Cette diversité va sauver les marchés qui sont actuellement en situation de monopole et fragilisent l'écosystème tout entier.
Si les banques domestiques disparaissent, si les échanges commerciaux se font sans intermédiaires pour de petites sommes, si les peuples retrouvent la confiance, si les 30 % de la population hors système bancaire se retrouvent en situation de pouvoir consommer — où est le problème ? La perception de l'impôt ? Le blanchiment ? Les États devraient être ravis : le rôle d'un politique n'est-il pas de prendre soin de ses administrés ?
La gestion des clés publiques/privées ne sera plus un problème à terme. Tout cela est simplement dû à la jeunesse de la technologie.
En 1995, 0,4 % de la planète utilisait Internet. Nous sommes 58,8 % en 2019. En 2019, 0,4 % de la planète utilise le Bitcoin…
À quels secteurs la blockchain peut-elle s'appliquer, selon vous ?
Tous les secteurs sans exception.
À partir du moment où une poignée de personnes donnent de la valeur à quelque chose et qu'il y a besoin d'échange, de stockage de cette valeur entre ces individus, la solution la plus sûre et efficace sera la mise en place d'une blockchain.
Voyez-vous la blockchain comme une menace pour les banques ?
Pas du tout, bien au contraire : c'est un nouveau marché extraordinaire.
Simplement, elles vont devoir se réinventer. Celles qui vont mourir ne seront pas victimes de la blockchain : ce sont des banques zombie qui auraient dû mourir bien avant.
Les banques sérieuses ont parfaitement intégré la transformation numérique avec la mise en place de la monnaie scripturale. Elles vont faire de même avec la tokenisation. Rappelez-vous de l'arrivée de la photo numérique : certains ont disparu, certes (Kodak), les autres se sont adaptés.
Les Amazon, Google de cet Internet sont en train d'émerger en ce moment, et la bataille va être terrible — plutôt pour toutes les startup à venir, car les enjeux sont beaucoup plus importants.
Je me fais juste un peu de souci pour IBM qui est le fournisseur principal des infrastructures bancaires, mais bon, c'est une autre question.
Quelques exemples de compagnies utilisant la blockchain ?
Je découvre tous les jours des projets magnifiques. Contrairement à la période des ICO 2016-2017, ceux de 2020 ont une crédibilité et une maturité largement supérieures.
En ce moment, j'aime particulièrement etherland.world pour la qualité de l'équipe, de la communication et le positionnement du projet, même si je pense qu'ils vont avoir énormément de difficultés réglementaires.
J'aime aussi Wirex, très pratique pour se familiariser avec le monde crypto sans être expert en trading.
Pour la France, j'apprécie krip.town et french-ico.com qui sont des sociétés courageuses dans un pays où le financement crypto a environ 4 ans de retard par rapport à la Corée, la Suisse ou les USA.
Et bien évidemment, il y a toutes les applications de la crypto-alliance .//. AMIO que je porte : une organisation anonyme décentralisée à l'initiative d'une plateforme technologique qui agrège deux domaines émergents — l'internet de la valeur et l'intelligence ambiante.
En 2000 dans le domaine du jeu vidéo puis en 2010 avec celui du web marketing, j'ai compris que le digital allait avoir un problème de « densité » et qu'il fallait réfléchir à des solutions d'ouverture vers le monde physique — réfléchir Cross-Reality (XR).
Mais nous en parlerons lors d'autres entretiens. .//.